BlogSolutions thérapeutiquesFriction-maxxing : et si rendre notre quotidien un peu moins facile était bénéfique à notre cerveau ?

GPS pour trouver notre chemin, livraison de repas en quelques clics, achats en ligne, paiements automatisés, recommandations personnalisées, intelligence artificielle pour rédiger un texte ou trouver rapidement une réponse… En quelques années, la technologie a considérablement réduit le nombre de petits efforts nécessaires pour accomplir les tâches du quotidien.

Cette évolution nous apporte des bénéfices indéniables : gain de temps, accessibilité, simplification de certaines tâches et diminution de la charge mentale. Mais elle soulève également une question intéressante : à force de vouloir éliminer toute forme d’effort ou d’inconfort, risquons-nous de moins solliciter certaines de nos capacités cognitives ?

C’est autour de cette réflexion qu’a émergé récemment le concept de « friction-maxxing » : réintroduire volontairement de petites contraintes dans son quotidien afin de sortir du mode automatique et de solliciter davantage son attention, sa mémoire, sa réflexion ou simplement sa présence à l’expérience.

Le terme est récent et ne constitue pas, à ce jour, un concept scientifique validé. Toutefois, plusieurs domaines de recherche en psychologie cognitive et en neurosciences permettent d’éclairer cette idée.

Quand la technologie pense à notre place

Utiliser un outil extérieur pour diminuer l’effort mental nécessaire à une tâche n'est pas un phénomène nouveau.

Écrire une liste d’épicerie plutôt que de mémoriser tous les produits, utiliser un agenda pour se rappeler un rendez-vous ou effectuer un calcul à l'aide d'une calculatrice sont autant d’exemples de ce que les chercheurs appellent le « cognitive offloading », que l’on pourrait traduire par externalisation cognitive ou déchargement cognitif.

Les chercheurs Evan Risko et Sam Gilbert le définissent comme le recours à des actions ou à des supports externes permettant de réduire les exigences cognitives d’une tâche [1].

En soi, cette externalisation n’est évidemment pas négative. Elle peut libérer nos ressources mentales et nous permettre de les consacrer à des tâches plus importantes ou plus complexes.

La question devient cependant plus intéressante lorsque cette externalisation devient presque systématique.

Nous n’avons plus nécessairement besoin de mémoriser un itinéraire : le GPS le fait pour nous. Nous n’avons plus toujours besoin de chercher une information dans notre mémoire : un moteur de recherche peut nous la fournir instantanément. Et avec l’arrivée de l’intelligence artificielle générative, nous pouvons maintenant déléguer une partie de la rédaction, de la synthèse et même du raisonnement.

La technologie n’est donc plus seulement un outil qui nous aide à agir : elle peut également prendre en charge une partie du travail cognitif.

Le smartphone mobilise-t-il une partie de notre attention ?

Certaines recherches suggèrent que notre relation avec les outils numériques pourrait effectivement influencer nos ressources cognitives.

Une étude publiée en 2017 dans le Journal of the Association for Consumer Research a notamment examiné un phénomène surnommé « brain drain ». Dans deux expériences, les chercheurs ont observé que la simple présence du téléphone intelligent des participants pouvait être associée à une diminution des ressources cognitives disponibles, notamment en matière de mémoire de travail, et ce même lorsque le téléphone n’était pas utilisé [2].

Les effets étaient plus importants chez les personnes les plus dépendantes de leur appareil.

Ces résultats ne signifient évidemment pas que le téléphone intelligent « abîme le cerveau ». Ils suggèrent plutôt que résister en permanence à un objet conçu pour attirer notre attention pourrait lui-même mobiliser une partie de nos ressources cognitives.

Mettre son téléphone hors de vue lorsque nous lisons, étudions, travaillons ou échangeons avec quelqu’un pourrait donc constituer une première forme très simple de « friction »

Et l’intelligence artificielle ?

L'arrivée massive de l'intelligence artificielle ajoute une nouvelle dimension à cette réflexion.

Une étude publiée en 2025 dans la revue Societies s’est intéressée à l’utilisation des outils d’IA et au raisonnement critique auprès de 666 participants. Les résultats ont montré une association entre une utilisation plus fréquente de l’IA, une externalisation cognitive plus importante et de plus faibles scores de pensée critique [3].

Ces résultats doivent toutefois être interprétés avec prudence.

L’étude repose notamment en partie sur des données déclaratives et permet d’identifier des associations, mais pas de démontrer que l’utilisation de l’intelligence artificielle provoque une diminution des capacités de raisonnement. Les recherches sur les conséquences cognitives à long terme de l’IA générative sont encore récentes.

La question pertinente n'est donc probablement pas de savoir s'il faut être « pour ou contre » l'intelligence artificielle.

Elle serait plutôt :

Quelles tâches voulons-nous déléguer à la technologie, et quelles capacités souhaitons-nous continuer à exercer nous-mêmes ?

Utiliser une IA pour vérifier, approfondir ou confronter une réflexion déjà amorcée n'est pas nécessairement équivalent à lui demander systématiquement de réfléchir à notre place.

Notre cerveau a besoin d’être sollicité

La comparaison avec un muscle est souvent employée lorsqu’on parle du cerveau. Elle est imparfaite sur le plan biologique, mais elle illustre un principe important : nos capacités se développent et se maintiennent notamment par leur utilisation.

Se souvenir, chercher une solution, s’orienter, écrire, argumenter, attendre, soutenir son attention ou tolérer une certaine difficulté sont autant d’activités qui mobilisent différents processus cognitifs.

Cela ne signifie pas qu’il faudrait volontairement compliquer toutes nos activités.

L’enjeu consiste plutôt à distinguer la friction inutile, qui épuise nos ressources sans réel bénéfice, de la friction utile, qui nous maintient engagés dans l’action.

Prendre les escaliers lorsque cela est possible, cuisiner plutôt que commander systématiquement, chercher son chemin avant d’activer le GPS, rédiger une première réflexion avant de consulter une IA ou aller faire quelques achats plutôt que tout faire livrer peuvent ainsi devenir de petites occasions de rester acteur de son quotidien.

De la friction à la pleine conscience

Le friction-maxxing présente également certaines similitudes avec la pleine conscience.

Lorsque tout est automatisé, une action peut être réalisée presque sans que nous en ayons conscience. Introduire volontairement une petite étape supplémentaire crée une interruption dans cette automatisation.

Il faut alors s'arrêter, décider et agir consciemment.

Or, les interventions basées sur la pleine conscience ont fait l’objet de nombreuses recherches. Une méta-analyse portant sur 111 essais randomisés et plus de 9 500 participants a notamment rapporté des effets faibles à modérés sur plusieurs dimensions cognitives, notamment l’attention soutenue, certains aspects des fonctions exécutives et la précision de la mémoire de travail [4].

Toutes les études n'aboutissent cependant pas aux mêmes conclusions. Une autre méta-analyse avait auparavant constaté des résultats plus modestes et parfois non significatifs concernant l’attention et la mémoire de travail [5].

Ces nuances sont importantes : la science ne permet pas d'affirmer que réintroduire de la difficulté dans son quotidien améliore automatiquement les capacités cognitives.

Elle suggère néanmoins que cultiver une attention plus consciente et préserver certaines occasions d’engagement cognitif pourrait avoir un intérêt.

L’effort peut aussi modifier notre perception de la récompense

Un autre aspect intéressant concerne notre rapport à l’effort.

Nous pourrions intuitivement penser que moins une activité demande d'effort, plus elle sera satisfaisante. Pourtant, les mécanismes de récompense semblent plus complexes.

Certaines recherches expérimentales suggèrent que l’effort fourni avant d’obtenir une récompense peut modifier la manière dont celle-ci est ensuite traitée et perçue [6].

Nous connaissons d'ailleurs intuitivement ce phénomène : préparer soi-même un repas, terminer une randonnée exigeante, comprendre enfin un concept difficile ou accomplir une tâche que nous repoussions depuis longtemps peut procurer une satisfaction particulière.

La difficulté n’est donc pas nécessairement l’ennemie du bien-être.

Une difficulté adaptée peut également nourrir le sentiment de compétence et d’autonomie.

Apprendre à tolérer un peu d’inconfort

Le concept présente enfin certains parallèles avec un principe bien connu en psychologie : éviter systématiquement ce qui nous met légèrement mal à l’aise peut parfois renforcer notre tendance à l’évitement.

Les thérapies d’exposition, utilisées notamment dans le traitement de certains troubles anxieux, reposent sur un principe très encadré : exposer progressivement et dans un contexte sécuritaire une personne à certaines situations qu’elle redoute afin notamment de réduire l’évitement et d’augmenter son sentiment d’efficacité personnelle [7].

Le friction-maxxing n’est pas une thérapie d’exposition et ne doit pas être présenté comme tel. Mais une idée commune mérite réflexion : toujours choisir l’option qui élimine immédiatement l’inconfort n’est pas nécessairement la seule manière de favoriser notre capacité d’adaptation.

Faire une démarche en personne plutôt qu’en ligne, téléphoner plutôt qu’envoyer systématiquement un message ou accomplir soi-même une tâche devenue inconfortable peut parfois permettre de retrouver un sentiment de compétence.

Comment remettre un peu de « friction » dans son quotidien ?

Il ne s’agit certainement pas de supprimer le GPS, de jeter son téléphone ou de renoncer à l’intelligence artificielle.

L’approche la plus intéressante consiste probablement à choisir consciemment quelques situations dans lesquelles la facilité technologique nous prive d’une expérience que nous jugeons importante.

On peut, par exemple :

  • laisser son téléphone dans une autre pièce pendant une période de lecture ou de travail ;
  • essayer de retrouver une information de mémoire avant de la chercher immédiatement en ligne ;
  • préparer sa liste d’épicerie et faire ses achats en personne lorsque cela est possible ;
  • marcher pour effectuer un court déplacement plutôt que de choisir systématiquement l’option la plus rapide ;
  • rédiger le premier jet d’un texte avant de demander l’aide d’une intelligence artificielle ;
  • tenter de résoudre un problème avant de chercher immédiatement la solution ;
  • désactiver certaines notifications ;
  • retirer certaines applications de l’écran d’accueil ;
  • privilégier certaines conversations en personne ;
  • conserver des activités qui sollicitent activement la mémoire, la créativité, l’orientation ou la résolution de problèmes.

L’objectif n’est pas la performance.

Il s’agit plutôt de se demander : « Est-ce que cet outil m’aide à mieux utiliser mes capacités, ou est-ce que je lui confie systématiquement une capacité que je souhaiterais conserver ? »

La nuance reste essentielle

Toute friction n'est pas bénéfique.

Pour une personne épuisée, en situation de surcharge importante, vivant avec certaines limitations physiques ou cognitives, les technologies qui facilitent le quotidien peuvent au contraire constituer des outils précieux d'autonomie et de qualité de vie.

Il n'existe donc aucune supériorité à accomplir une tâche de la manière la plus difficile possible.

La technologie elle-même n’est pas le problème. Un GPS peut nous permettre d’explorer de nouveaux endroits. Une application peut libérer du temps pour notre famille. Une intelligence artificielle peut faciliter l’accès à des connaissances ou soutenir un processus créatif.

La question est celle de l’équilibre entre assistance et engagement.

Retrouver une place active dans un monde automatisé

Le « friction-maxxing » est avant tout un terme populaire, et les études scientifiques ne permettent pas encore de lui attribuer directement des bénéfices pour la santé.

Mais la réflexion qu’il propose mérite notre attention.

À mesure que nos environnements deviennent plus rapides, intuitifs et automatisés, nous pouvons nous demander non seulement ce que la technologie nous permet de gagner, mais aussi quelles expériences nous souhaitons continuer à vivre pleinement.

Mémoriser. Chercher. Attendre. Se tromper. Recommencer. Écrire. S’orienter. Parler à quelqu’un. Résoudre un problème.

Ces petites résistances du quotidien ne sont peut-être pas toutes des obstacles à éliminer.

Certaines peuvent aussi être des occasions de rester présents, curieux et engagés.

Dans un monde où la technologie nous propose constamment le chemin le plus court, choisir parfois de faire quelques pas de plus pourrait simplement être une manière de préserver notre capacité à parcourir le chemin nous-mêmes.

Références scientifiques

1. Risko, E. F., & Gilbert, S. J. (2016). Cognitive Offloading. Trends in Cognitive Sciences, 20(9), 676–688. https://doi.org/10.1016/j.tics.2016.07.002

2. Ward, A. F., Duke, K., Gneezy, A., & Bos, M. W. (2017). Brain Drain: The Mere Presence of One’s Own Smartphone Reduces Available Cognitive Capacity. Journal of the Association for Consumer Research, 2(2). https://doi.org/10.1086/691462

3. Gerlich, M. (2025). AI Tools in Society: Impacts on Cognitive Offloading and the Future of Critical Thinking. Societies, 15(1), 6. https://doi.org/10.3390/soc15010006

4. Whitfield, T., et al. (2022/2023). Mindfulness enhances cognitive functioning: A meta-analysis of 111 randomized controlled trials. Health Psychology Review. PMID: 37578065.

5. Cásedas, L., et al. (2020/2021). Does mindfulness-based intervention improve cognitive function? A meta-analysis of controlled studies. Clinical Psychology Review. PMID: 33582570.

6. Ma, Q., et al. (2020). Decomposing the effort paradox in reward processing: Time matters. Neuropsychologia. Étude expérimentale portant sur l’influence de l’effort sur le traitement de la récompense.

7. American Psychological Association – Society of Clinical Psychology. What Is Exposure Therapy? Présentation des principes et données scientifiques entourant la thérapie d’exposition.

Le concept de friction-maxxing ne constitue pas actuellement une intervention thérapeutique ou une recommandation médicale reconnue. Il s’agit d’une notion récente issue de la culture populaire qui peut être mise en perspective avec des travaux scientifiques sur l’externalisation cognitive, l’attention, la pleine conscience, l’effort et l’utilisation des technologies numériques. Les effets à long terme de technologies récentes, notamment de l’intelligence artificielle générative, sur les fonctions cognitives demeurent un domaine de recherche en évolution.
Femme avec carte du monde _ friction Maxxing